Here is a copy of the article published in the San Francisco Bay Guardian on April 12th, 2006... (use the buttons on the left to display the other pages)

A text-only version of the article can be found on the Guardian's web site. An unedited text+images version is aso available on our web site (which shows what we wrote before it was cleaned up for publication).

Voici une copie de l'article paru dans le San Francisco Bay Guardian, le 12 avril 2006... (utilisez les boutons sur la gauche pour afficher les autres pages)

Sont aussi disponibles en Français une version pur-texte, traduction exacte de l'article paru (voir ci-dessous, après la photo), ainsi qu'une version non-éditée avec texte et images (qui montre ce que nous avons écrit avant que ça ne soit nettoyé pour publication).





Le Monde Tourne

11-septembre, Irak, Abu Grahib... Un voyage en moto de 70.000 kilomètres en dit long sur la manière dont les Américains sont perçus à travers le monde.

Ma vie fut pleine de diverses expériences -- d'étudiante fêtarde à strip-teaseuse, d'éducatrice à patronne de commerce -- et je pensais avoir une bonne idée de ce que représentait mon pays. Mais je voulais voyager, j'ai donc passé un an à planifier un voyage en moto de trois ans à travers 6 continents avec mon copain français, Pierre Saslawsky. Nous pensions que nous verrions le monde.

Et alors, tout d'un coup, le monde a changé.

Nous avons quitté l'Europe quelques mois après les attaques du 11-septembre, quand une grande partie du monde nous supportait et portait le deuil avec nous. Mais alors que le temps et les kilomètres se déroulaient sous nos roues, nous assistions à l'effilage de cette bonne volonté, pays par pays et mois par mois.

De chaleureusement reçus en Algérie (malgré la posture guerrière du Président Bush envers l'Irak), nous nous sentions devenir complices alors que nous roulions à travers l'Amérique Centrale après que les électeurs aient validé la guerre illégale de Bush par sa réélection. Et en cours de route, pour la première fois, je me suis vue ainsi que mon pays comme les autres nous voient.

Mais reprenons au début, de retour en Algérie en février 2003, avant que les choses ne tournent de travers.

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La guerre semble imminente. Les négociations sont en cours aux Nations-Unies mais tout le monde sait que ce n'est qu'une question de jours avant que l'invasion américaine commence. Et j'ai peur que l'Algérie ne soit pas le meilleur endroit où se trouver en ce moment.

Après 10 ans de guerre civile, les groupes islamistes sont toujours très actifs dans la région, et nous nous inquiétons de ma nationalité américaine. Dois-je prétendre être Canadienne ou Irlandaise? Ou ne pas dire un mot, porter le voile et laisser mon Français parler pour moi?

Ça ne nous prend pas longtemps pour découvrir que le meilleur moyen est tout simplement de dire la vérité: "Je suis Américaine, et je suis contre la guerre!"

Partout, aux contrôles militaires ou dans la rue, ça passe parfaitement. En fait, ça fait souvent sourire les gens, ou ça les réjouit: "Nous savons que plein d'Américains sont contre la guerre, nous avons vu les manifestations à la télé. Bienvenue en Algérie!"

Ces accueils chaleureux durent tout le long du pays. Les gens s'arrêtent pour nous offrir des dates, du pain ou de l'eau -- même de l'argent une fois. Sur 5.000 kilomètres, et jusqu'à la frontière alors que nous quittons le pays, nous entendons "Bienvenue en Algérie! Soyez les bienvenus ici!"

J'avais toujours cru que, pour la plupart, les sources d'information aux Etats-Unis donnaient différentes perspectives par rapport aux événements. Il me semblait que l'on me donnait l'information dont j'avais besoin pour comprendre le monde.

Mais alors que nous observons la couverture médiatique arabe, européenne et américaine sur l'avancée vers la guerre, je commence à réaliser combien je me trompe. Les manifestations contre la guerre sont mises en avant en Europe, alors que les soit-disantes preuves de laboratoires secrets et d'Armes de Destruction Massive relayées par les média américains sont décriées comme des fabrications sur les chaînes arabes.

Et bien sûr, on découvrira plus tard que les journalistes arabes avaient raison.

Je suis surprise de voir des antennes satellites partout en Afrique du Nord. Les gens regardent les nouvelles et semblent remarquablement bien informés, donc les passions s'enflamment souvent.

Un groupe de gosses de 10 à 13 ans que nous rencontrons dans le sud de l'Algérie remarquent nos plaques d'immatriculation françaises et s'enthousiasment. Mais à notre surprise, ils ne s'exclament pas à propos de la Tour Eiffel ou de Zidane, le fameux footballeur français d'origine algérienne. Au lieu de ça, ils célèbrent "De Villepin", le nom du Ministre des Affaires Etrangères qui parla contre la guerre.

En discutant, je suis étonnée de les entendre mentionner les noms de Colin Powell ou Donald Rumsfeld, et ils semblent en savoir plus sur la politique mondiale que beaucoup d'étudiants que j'ai rencontrés aux Etats-Unis.

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Le Sahara s'étend devant nous comme une toile blanche. Nous avons quatre longs jours de moto à travers les sables, sans savoir ce qui nous attend. Les bandits tendent des embuscades aux contrebandiers alors que les militaires contrôlent le seul dépôt de carburant. L'essence et l'eau sont les denrées les plus précieuses.

Je ne peux pas m'empêcher de me sentir comme un personnage de "Mad Max" même si je sais que ça n'a rien d'un film, surtout après avoir appris que 33 touristes se sont fait kidnappés la semaine d'avant. Je me sens toujours sûre de moi, mais je commence à sentir que cette confiance n'est qu'une illusion de plus.

Nous arrivons au Niger sales et fourbus par l'épuisante chevauchée. Sans littoral et couvert en grande partie par le désert du Sahara, le pays est l'un des 20 plus pauvres au monde. La télévision est encore un luxe ici, donc les gens se rassemblent autour des récepteurs dans les cafés ou dans la rue pour regarder du sport ou des séries. Quasiment partout, ça débat et l'on est invité à participer. Nous recevons les nouvelles de l'extérieur essentiellement par la radio, sauf dans la capitale, à Niamey, où plusieurs journaux sont distribués, imprimés sur de fines feuilles de papier ne coûtant que quelques centimes.

Les titres à la une attirent notre attention, de grandes déclarations répudiant un des points principaux mis en avant par l'Administration américaine pour justifier la guerre. Dans son Discours sur l'Etat du l'Union, Bush énonçait des affirmations maintenant discréditées soutenant que Saddam Hussein avait essayé d'acheter de l'uranium au Niger pour développer des armes nucléaires.

Mais les journalistes en Afrique savaient déjà que les documents étaient des faux et que la signature du Président du Niger avait été falsifiée. Nous sommes stupéfiés, et nous nous disons que ça doit faire grand bruit aux Etats-Unis. Nous allons donc au café-internet pour lire les compte-rendus dans les média américains.

On ne voit rien. Rien de rien.

Ici, dans ce pays misérable, les feuilles de chou dénoncent comme un mensonge l'un des points soulignés par le Président des Etats-Unis durant sont Discours sur l'Etat de l'Union -- mais l'information n'est nulle part dans les nouvelles des USA. Ce n'est que quatre mois plus tard, quand Joseph Wilson écrira son éditorial dans le New York Times, que le scandale éclatera.

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Je ne m'étais jamais vue comme ayant des préjugés, surtout pendant ce voyage, chevauchant librement à la recherche d'aventure à travers des terres inconnues. Mais à la frontière marocaine, la première fois que j'ai rencontré un homme en djellaba, j'ai tout de suite pensé qu'il n'était qu'un petit paysan. Je me sentais supérieure, mais ça n'a pas duré.

Au cours de la conversation, j'ai appris que c'était un officier des services de renseignements qui avait voyagé à travers l'Europe, parlait 6 langues couramment, et il s'est amusé avec moi comme un chat.

Une nuit en marchant dans la rue, un petit garçon se met à hurler devant moi. Je ne comprends rien à ce qui se passe jusqu'à ce que son frère me dise en riant, "Il a peur de toi; il n'a jamais vu de blanc !"

Nous sommes repérés comme étrangers durant tout le voyage, mais les gens sont plus souvent fascinés qu'effrayés. Deux types à qui Pierre explique comment marche son GPS commencent à parler dans la langue locale et s'esclaffent de rire. Nous insistons pour savoir pourquoi, et finalement ils admettent, toujours en train de rire, "L'homme blanc - il n'arrête pas d'inventer des choses nouvelles !"

Quant à attirer l'attention, rien ne vaut avoir sa photo en première page du plus grand journal au Kenya le jour où vous arrivez dans la capitale. Deux journalistes nous ont remarqués, et soudain quatre millions de lecteurs sont à la recherche des deux motards qui traversent leur continent.

Un autre Américain était à la une quelques jours auparavant - quelqu'un qui traversait aussi le continent, cinq pays en cinq jours. Le Président Bush faisait un tour en Afrique, promettant 15 milliards de dollars pour le traitement et la prévention du SIDA. Les média américains détaillent un succès étourdissant et le support des populations. Cependant en Afrique, les journaux rapportent un accueil plutôt tiède, une faible participation aux apparitions de Bush, et une méfiance générale que ses mots ne se manifestent un jour en actions.

Un journal fait même appel à une voyante qu'il cita avant que Bush n'arrive: "Cet homme est très riche et très puissant, mais son argent et ses paroles s'envoleront avec lui lorsqu'il retournera dans son pays". Elle devait avoir un don - pendant plusieurs mois, alors que nos roulons vers l'Afrique du Sud, nous entendons les confirmations de ce qu'elle avait prédit.

De l'argent promis par Bush, une partie n'était qu'un rappel de précédentes promesses. La plupart du reste était soumis à conditions: pas de médicaments génériques, pas d'aide pour les prostituées, l'argent doit être dépensé en éducation pour l'abstinence. Avec un quart de l'aide allant aux organisations religieuses et un encore plus gros morceau allant aux sociétés pharmaceutiques américaines, le projet commençait à ressembler plus à une opération politique douteuse qu'à une véritable aide pour ce pauvre continent.

Ça fait presque un an que nous avons entamé notre voyage au point le plus au nord de l'Afrique, en Tunisie, quand nous arrivons au point le plus au sud, à la ville du Cap, en Afrique du Sud. L'apartheid a été balayé des lois 10 ans auparavant, mais les barrières économiques et sociales sont toujours très présentes.

C'est la première fois depuis que nous sommes arrivés sur le continent que les Africains noirs ne nous approchent pas. J'ai l'impression de vivre ce à quoi les USA devaient ressembler il y a 40 ans, quand les lois avaient changé mais les divisions raciales étaient toujours présentes.

Nous passons un mois en Afrique du Sud, songeant à l'année la plus riche en enseignements de nos vies, avant d'embarquer un avion pour franchir l'Atlantique et arriver à Buenos Aires en Argentine.

Nous nous empiffrons de la meilleure viande au monde, déglutissons des vins rouges délectables, et prenons des leçons de tango pour brûler tout ça. Tout est incroyablement bon marché pour le voyageur étranger - mais les répercutions du crash économique en Argentine un an plus tôt sont toujours douloureusement évidentes pour la population.

Sur le chemin de ma classe d'espagnol chaque matin, je passe devant la Bank of Boston maintenant abandonnée. Tous les jours, des gens viennent cogner des casseroles et frapper aux portes avec des marteaux. Des tags sont écrits en anglais et espagnol: "Voleurs ! Escrocs ! Rendez-nous l'argent !"

Des manifestants nous expliquent qu'un an auparavant, la banque a fermé ses portes d'un jour à l'autre et fuit le pays, emportant avec eux les économies de nombreux Argentins. La Bank of Boston n'est pas la seule: Citibank et d'autres banques étrangères ont fermé et sont parties aussi.

A l'origine de ce cauchemar kafkaïen se trouve un jeu de politiques économiques qui furent appliquées à travers l'Amérique du Sud depuis les années 1980. Le plan était connu sous le nom de Washington Consensus, mais ce n'était pas du tout un "consensus" - les pays impliqués n'ont jamais été invités aux US pour signer quelque accord que ce soit. En fait, le terme désigne une formule pour la croissance économique qui fut décidée par un petit groupe d'agences fédérales, de comités de réflexion, et d'institutions financières internationales, tous basés dans la ville de Washington.

Le programme leur péta à la figure, laissant des millions de personnes dans la misère - et maintenant, au moins une fois par semaine, les rues de Buenos Aires sont bloquées par des milliers de manifestants. Je regarde la petite bonne femme frappant ses casseroles et la puissance de mon pays me fait peur.

Et pourtant l'Argentine est peut-être le pays au monde le plus similaire aux Etats-Unis. C'est une nation composée presque entièrement d'immigrants, un pays d'une incroyable diversité de paysages, une mosaïque de cultures et de terrains. Pendant plusieurs centaines de kilomètres, la piste rocailleuse ressemble à une montagne russe, serpentant à travers les Andes, passant de plaines d'arbustes jaune-vif à des montagnes escarpées, découpées en couches turquoises, mauves et de patine verte. La route n'existait pas il y a 10 ans; les habitants devaient voyager à dos de cheval ou prendre des petits bateaux qui sautaient de fjord en fjord.

Nous sommes restés loin de la civilisation pendant ce qui nous semble être une éternité quand nous arrivons au Chili - juste lorsque le scandale de la prison Irakienne éclate.

Les tortures commises à Abu Grahib m'affectent plus que tout autre événement externe dans ma vie. Il y avait déjà des manifestations à travers le monde contre l'invasion d'un pays sous des prétextes bidons; maintenant le personnel de l'armée américaine commet des actes contre le peuple Irakien aussi brutaux que ceux de leur ancien dictateur.

Les média au Chili se déchaînent en furie, ce qui est une réponse bien compréhensible dans un pays encore marqué par la dictature du Général Augusto Pinochet. Pendant son régime, 3000 personnes furent tuées et des dizaines de milliers torturées. Passages à tabac, humiliations, chiens d'attaque, et simulacres d'exécution faisaient partie des techniques les plus courantes.

Les photos des Irakiens nus et masqués sont sur tous les journaux et magazines, affichés dans les kiosques et les présentoirs sous des titres sarcastiques tels que "Por Fin, Hay Democracia en Irak", ou "Enfin, il y a la démocratie en Irak".

L'impact de ces images a déjà fait écho à travers le continent. Le Chili a récemment élu comme président une femme qui fut torturée par le régime militaire, dans un geste plein d'inspiration pour se démarquer de la violence passée. A travers l'Amérique du Sud, dans les pays qui hébergèrent des dictatures avec l'approbation tacite des US ou qui souffrirent des politiques économiques de Washington, le changement est dans l'air. Les populations ont élu une mère célibataire au Chili, un Indien ancien planteur de coca en Bolivie, un gauchiste convaincu au Brésil, un ex prisonnier d'opinion en Argentine - tous socialistes, comme les présidents d'Uruguay et du Venezuela.

Nous rentrons aux US par Miami. De l'avion la nuit, la ville ressemble à une grille scintillante de prospérité. J'imagine ce que verrait quelqu'un d'un village perdu en Afrique. La moitié de la population mondiale n'a jamais volé en avion, conduit une voiture, ou parlé au téléphone, mais la modernité de chaque chose à Miami est une merveille: les couleurs, les matériaux, et surtout ces pelouse publiques manucurées.

Alors que nous roulons à travers la Floride et le Sud Profond, nous voyons de nombreux autocollants appelant à boycotter la France, des posters mélangeant deuil et revanche, et des t-shirts menaçant quiconque oserait déshonorer l'Amérique.

Pierre et moi avions fréquemment parlé avec des inconnus de religion, politiques et d'égalité des sexes, et ce fut souvent l'occasion de débats dynamiques. Mais ça ne tourna que rarement à la colère. Ce ne fut pas avant d'être rentrée dans mon propre pays que j'entendis les mots "Si ça ne te plaît pas ici, tu peux aller vivre dans un autre pays" ou "Tu ferais bien de faire attention à ce que tu dis" suivi de "Tu vis dans le pays le plus libre sur Terre !"

Il y a une tension et une attitude défensive dans cette nation que nous n'avons rencontré nulle part ailleurs - et qui semble bien pire que lorsque nous sommes partis. L'hostilité sous-jacente continue à nous surprendre.

Le 11-septembre était dévastateur mais ce fut aussi quelque chose qui nous lia comme jamais auparavant aux autres populations à travers le monde. Ce jour-là nous avions un tel support, une telle empathie - mais à peine quelques courtes années plus tard, il m'était difficile de dire aux gens que j'étais Américaine. Nous avions la sympathie du monde entier, et nous l'avons fichue en l'air.